Faut-il cligner des yeux pendant trataka ?
Miha Cacic · 7 avril 2026 · 5 min de lecture
L’objectif traditionnel est un regard stable et sans clignement, mais vous ne devriez pas forcer vos yeux à rester ouverts. Ne pas cligner pendant trataka est ce qui se produit grâce à une concentration profonde, pas quelque chose que l’on fait pour se concentrer. Si vous débutez, clignez quand vous en avez besoin et ramenez votre attention sur l’objet. Au fil des semaines de pratique, à mesure que votre concentration s’approfondit, le clignement ralentira naturellement de lui-même.
Ce que disent réellement les textes traditionnels sur le clignement
Le Hatha Yoga Pradipika (verset 2.31) définit trataka ainsi : « Étant calme, on doit regarder fixement un petit point, jusqu’à ce que les yeux se remplissent de larmes. » Le terme sanskrit nimesha-unmesha-varjitam se traduit littéralement par « sans fermer ni ouvrir les yeux », une instruction explicite de ne pas cligner (Muktibodhananda, 1999).
La Gheranda Samhita (1.53-54) donne une instruction quasi identique : « En cessant nimesha-unmesha, en fixant une cible subtile jusqu’à ce que les larmes se mettent à couler, c’est ce que les sages appellent Trataka » (Saraswati, 2012). Les pratiquants bouddhistes Bön décrivent la même instruction dans les traditions A-khrid et Zhang Zhung : « fixer sans cligner et laisser couler larmes et salive. »
Remarquez ce que ces textes décrivent. Les larmes sont le point d’arrivée défini, pas le signe que quelque chose a mal tourné. Dans la tradition du Hatha Yoga, trataka est classé parmi les six shatkarmas (pratiques de purification). Les larmes produites par un regard soutenu sont elles-mêmes le mécanisme de purification.
Mais ces textes décrivent ce à quoi ressemble une pratique accomplie. Ce ne sont pas des prescriptions pour le premier jour. L’enseignement de l’école Bihar de Swami Satyananda Saraswati reconnaît que les débutants éprouveront un larmoiement et un affaissement des paupières comme des difficultés naturelles, et indique que « la pratique devrait être augmentée progressivement. » L’objectif de 15 à 20 minutes de regard continu est compris comme nécessitant des mois de travail progressif.
Pourquoi l’absence de clignement est un symptôme de la concentration, pas une technique pour y parvenir
Swami Satyananda Saraswati a écrit : « Quand une personne effectue un travail intellectuel, écoute attentivement ou réfléchit à quelque chose, les yeux restent fixes sans vaciller — ainsi un état naturel de trataka est atteint. »
Vous le savez déjà par expérience. Quand vous êtes absorbé par un livre, une conversation ou un problème, vous clignez moins. Vous ne décidez pas de cligner moins. Cela se produit tout simplement.
La recherche le confirme. En conditions normales, les humains clignent environ 15 à 17 fois par minute. Lors de tâches nécessitant une attention soutenue, le taux de clignement diminue significativement. Nakano et al. (2009) ont montré que les clignements sont synchronisés avec les points de rupture cognitifs, survenant aux moments de perte d’information minimale plutôt qu’au hasard. Le cerveau supprime activement le clignement lorsqu’il a besoin d’un flux continu d’informations.
Nakano et al. (2013) ont découvert que chaque clignement spontané déclenche une activation momentanée du réseau du mode par défaut, le réseau cérébral responsable de la divagation mentale. Quand vous clignez, vos réseaux attentionnels diminuent brièvement leur activité tandis que le réseau de divagation mentale s’active.
Le clignement n’interrompt pas seulement votre regard. Il interrompt votre concentration au niveau neuronal. L’inverse est également vrai : quand la concentration s’approfondit, le clignement diminue naturellement parce que le cerveau supprime les clignements pour maintenir une attention continue.
Trataka exploite cette relation naturelle, plutôt que de la contrarier. La pratique donne à vos yeux un point unique et fixe. À mesure que votre esprit se pose sur ce point, le taux de clignement diminue de lui-même. L’absence de clignement décrite dans les textes classiques est le résultat d’une pratique approfondie, pas la méthode pour y parvenir.
La différence entre forcer et permettre l’absence de clignement
Deux expériences différentes ressemblent toutes deux à « ne pas cligner ». Les confondre est l’erreur la plus courante dans la pratique de trataka.
Forcer signifie maintenir les yeux ouverts par un effort musculaire. Vous ressentirez une tension dans le front, les sourcils et autour des orbites. La cornée se dessèche, provoquant des picotements et des clignements involontaires alors que les yeux résistent. Votre attention se partage entre l’objet et l’inconfort, ce qui est l’opposé de ce que trataka est censé produire.
Comme l’exprime le guide de trataka de Live and Dare : « Le secret pour maîtriser trataka réside dans le relâchement maximal des yeux — sinon votre vision se troublera rapidement et les yeux se mettront à vaciller. »
Permettre signifie placer votre concentration sur l’objet et laisser le regard se détendre. Les yeux restent ouverts parce que votre attention est absorbée, pas parce que vos muscles forcent. Quand les larmes arrivent, les yeux sont humides et détendus, pas secs et irrités. Le regard semble sans effort.
Voici un test pratique : pendant que vous fixez, relâchez consciemment les muscles de votre front et autour de vos orbites. Si le regard tient, c’est votre concentration qui fait le travail. S’il s’effondre dès que vous vous relâchez, vous le mainteniez par effort musculaire. C’est le signe qu’il faut travailler à approfondir votre concentration plutôt qu’à renforcer votre regard fixe.
Que faire quand vous ressentez l’envie de cligner
Si vous en êtes à vos premières semaines de pratique : clignez quand vous en avez besoin, puis ramenez votre attention sur l’objet. Ne comptez pas les clignements. Ne les traitez pas comme des échecs. Un clignement est un instant, pas une remise à zéro. Revenez à l’objet et continuez.
Au fil de la pratique : l’envie de cligner change de nature. Au lieu d’un réflexe physique déclenché par la sécheresse, elle devient davantage une impulsion mentale, une brève sollicitation que vous pouvez observer sans y répondre. Quand vous pouvez percevoir clairement cette impulsion, vous pouvez choisir de la laisser passer. C’est là que l’entraînement attentionnel s’approfondit. Vous ne supprimez pas un réflexe par la volonté. Vous observez une impulsion et choisissez de ne pas la suivre.
Quand vous devriez toujours cligner ou vous arrêter : si vous ressentez une douleur réelle ou une sécheresse brûlante (et non le larmoiement agréable qui précède les larmes). Si un ventilateur ou la climatisation souffle vers votre visage, vos yeux se dessécheront plus vite que la normale et vous devrez cligner plus souvent. Si vous portez des lentilles de contact, sachez que les lentilles dépendent du film lacrymal renouvelé par le clignement. Au bout d’une à deux minutes sans cligner, les lentilles souples commencent à se déshydrater et à adhérer à la cornée, provoquant une sensation granuleuse et piquante qui n’a rien à voir avec la méditation.
Une distinction que la plupart des guides ignorent : cligner en cours de séance n’est pas la même chose que la phase de repos. Quand vous êtes prêt à vous reposer (après l’apparition des larmes ou l’installation de la fatigue), vous fermez complètement les yeux et maintenez l’image rémanente au point entre vos sourcils. Cette transition du regard externe à trataka interne est un acte différent avec un objectif différent, et c’est la progression naturelle de chaque cycle.
Quand les larmes arrivent, vous pratiquez correctement
Beaucoup de pratiquants s’inquiètent quand leurs yeux pleurent. Ils ne devraient pas. L’instruction du Hatha Yoga Pradipika, « jusqu’à ce que les larmes coulent », n’est pas un avertissement. C’est le résultat attendu d’un cycle complet de trataka externe.
Quand vous maintenez votre regard sans cligner, votre film lacrymal se rompt (le temps normal de rupture du film lacrymal est d’environ 10 à 15 secondes). Vos glandes lacrymales répondent en produisant des larmes réflexes, du même type que celles déclenchées quand le vent frappe votre visage ou quand vous épluchez un oignon. Elles diffèrent des larmes émotionnelles. Les larmes réflexes contiennent de fortes concentrations de lysozyme, une enzyme antimicrobienne qui détruit les parois cellulaires bactériennes. Les larmes contiennent plus de lysozyme que tout autre liquide corporel.
C’est la base physiologique de la classification de trataka comme pratique de purification. Le « nettoyage » n’est pas métaphorique. Les larmes réflexes éliminent les débris et les microbes de la surface de l’œil.
Quand les larmes surviennent pendant la pratique : continuez à fixer à travers elles si le regard reste doux et concentré. Ne les essuyez pas, laissez-les couler. Quand vous ne pouvez plus maintenir le regard, fermez complètement les yeux et observez l’image rémanente. Cette transition du regard externe au regard interne est la fin naturelle d’un cycle, pas un échec.
Comment la fréquence de clignement diminue naturellement avec le temps
La pratique n’améliore pas votre capacité à soumettre le réflexe de clignement par la force. Elle améliore votre capacité de concentration soutenue, et la réduction du clignement suit comme conséquence.
Une progression approximative que la plupart des pratiquants constatent :
- Premières semaines : clignements toutes les 10 à 30 secondes. Normal et attendu.
- Après une pratique quotidienne régulière : 1 à 3 minutes de regard stable deviennent naturelles, sans effort.
- Pratique avancée (référence de l’école Bihar) : 15 à 20 minutes continues sans fatigue, avec les larmes qui coulent, et une image rémanente nette à la fermeture des yeux.
Une approche pratique pour développer votre pratique : commencez par des cycles de 1 à 2 minutes de regard externe. Quand les larmes arrivent ou que la fatigue s’installe, fermez les yeux et maintenez l’image rémanente aussi longtemps qu’elle reste visible. Répétez 3 à 5 cycles. N’allongez la durée du regard que lorsque la durée actuelle vous semble sans effort plutôt que contraignante.
La mesure du progrès n’est pas le temps. Un regard détendu et absorbé de 30 secondes où le clignement ne s’est tout simplement pas produit a plus de valeur qu’un regard forcé de 3 minutes où vous avez lutté contre le réflexe tout du long.
Sources
- Muktibodhananda, S. (1999). Hatha Yoga Pradipika. Yoga Publications Trust, Munger.
- Saraswati, S.N. (2012). Gheranda Samhita: Commentary on the Yoga Teachings of Maharshi Gheranda. Yoga Publications Trust, Munger.
- Nakano, T., Yamamoto, Y., Kitajo, K., Takahashi, T., & Kitazawa, S. (2009). “Synchronization of spontaneous eyeblinks while viewing video stories.” Proceedings of the Royal Society B, 276(1673), 3635-44. PMID: 19640888.
- Nakano, T., Kato, M., Morito, Y., Itoi, S., & Kitazawa, S. (2013). “Blink-related momentary activation of the default mode network while viewing videos.” PNAS, 110(2), 702-6. doi: 10.1073/pnas.1214804110.